Le Temps

Deborah Sohlbank Oakland

(AFP)

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La «Prop 19», qui propose de légaliser l’usage récréatif de la marijuana, fait presque de l’ombre aux élections du «midterm» qui ont lieu mardi. En cas d’acceptation, le marché de cet or vert serait taxé et régulé

Deux malabars sont campés devant le Harborside Health Center, un des dispensaires de cannabis médical à Oakland, ville de 400 000 habitants voisine de San Francisco. Ici n’entre pas qui veut. Dans cet endroit discret, mais très fréquenté de la zone industrielle, les allées et venues sont continues: 900 personnes par jour, générations et classes sociales confondues. Depuis 1996, les Californiens souffrant notamment de dépression ou de glaucome peuvent soulager leurs maux grâce au cannabis. Dans le dispensaire, une file d’attente sur fond de musiquechillout et, derrière le comptoir, 12 sortes de marijuana entre 12 et 17 dollars le gramme. La patiente la plus âgée a 94 ans, le plus jeune en a 7. Il souffre d’un lymphome et consomme le cannabis sous forme de cookies.

Avec la «Prop 19» (proposition 19 soumise à référendum ce mardi), les malades ne seraient plus les seuls à bénéficier légalement de cette plante. L’initiative lancée par le millionnaire Richard Lee a récolté 700 000 signatures, un tiers de plus que le minimum requis. Lui-même fume du cannabis depuis qu’il est immobilisé en chaise roulante. Il a monté de nombreuses affaires autour de la plante, dont la Oaksterdam University, ouverte en 2007.

«A l’origine, c’était juste un coup marketing, raconte Dale Jones, vice-rectrice et chargée de communication pour la Prop 19. Nous proposions des cours d’horticulture et les inscriptions ont afflué.» Depuis, l’école a accueilli 12 000 étudiants. «Avant d’apprendre à cultiver, poursuit Dale Jones, ils doivent suivre des cours d’histoire, d’éducation civique, de droit. Ils apprennent à éviter les pièges de la loi.»

Les étudiants sont des patients ou de futurs investisseurs. «Je compte sur cette loi pour me lancer dans le marketing. Beaucoup de gens auront besoin de promotion», raconte Dave, quinquagénaire enthousiaste. Marty, analyste financier au chômage, veut se reconvertir dans la culture. Quant à Elisabeth, éducatrice spécialisée, elle souhaite sensibiliser le public aux vertus du chanvre.

Comme l’alcool, l’usage du cannabis serait taxé et régulé. De quoi générer des revenus énormes pour un Etat au bord de la faillite. Chaque année, le marché noir génère 14 milliards de dollars en Californie, estiment les partisans de la Prop 19. Parmi eux, un lobby de policiers qui préfère que la plante sorte de la clandestinité: «La guerre contre le cannabis a échoué», déclare dans un spot TV Joseph McNamara, chef de police retraité.

Chez les opposants, on ne parvient pas à faire front commun. Les uns rejettent la légalisation par idéologie, les autres réfutent le contenu de la Prop 19. George Skelton, journaliste politique, écrit dans un édito du Los Angeles Times: «Ce texte est inapplicable, il n’impose aucune taxe spécifique. Les 536 entités de l’Etat, villes et comtés, décréteraient leurs propres règles. Le chaos.»

Avant la votation, les adversaires se sont faits discrets. Selon Dale Jones, ils ne se sont pas présentés à trois reprises lors de débats la semaine dernière. «Nous avons donné des conférences de presse dans tout l’Etat avec le sénateur Feinstein à nos côtés», rétorque Roger Salazar, du groupe «No on Prop 19». Les petits producteurs s’opposent aussi à cette loi: «Je prône la légalisation, mais avec ce texte, leur commerce serait anéanti», explique Adam, rare élève sceptique à Oaksterdam University. «La Prop 19 n’est pas parfaite, concède Goose Duarte, de Harborside, mais c’est l’occasion à ne pas rater, et le marché est assez grand pour tous.»

Reste la collision entre la loi fédérale et celle de l’Etat. Dale Jones rappelle que les armes à feu sont aussi régies à ces deux niveaux. A noter que la lutte était inégale du point de vue financier: 440 000 dollars par les opposants contre 3,9 millions par l’autre camp.

Pour redynamiser son économie, Oakland a autorisé en juillet l’installation de quatre exploitations de cannabis à grande échelle. Une idée de Jeff Wilcox, entrepreneur qui a fait fortune dans la construction. Il est en lice pour une des concessions délivrée en janvier. «Je peux créer 371 emplois. Des jobs conventionnés qui payent bien. La Ville prélèvera 5% de taxes, entre 7 et 10 millions par an», explique l’homme d’affaires qui se lance «pour le fun». Fumeur, il croit aux vertus de cette plante. Il compte investir 20 millions dans son projet: «Nous sommes les hippies qui ont grandi.»

Le suspense du scrutin est à son comble. Des deux côtés, on y croit mordicus. «Le dernier sondage indique 49% de non», lance Roger Salazar. «Les gens mentent aux sondages, ils ont peur de dire qu’ils sont pour un cannabis légal», rétorque Jeff Wilcox. Ou comment la contre-culture des hippies pourrait entrer définitivement dans les mœurs.

Tags: californie, usa

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