La question de la légalisation du cannabis divise les politiques

Le Monde | 07.06.11

Règlements de compte par balles, échauffourées entre bandes et forces de l’ordre, violence endémique dans les cités… La multiplication d’incidents graves liés au trafic de stupéfiants dans les quartiers sensibles de la région parisienne – dont le dernier a valu, dimanche 5 juin, à la cité des Tarterêts à Corbeil-Essonnes, une grave blessure à la tempe à une fillette de neuf ans – relance le débat sur l’efficacité de la politique de lutte contre la drogue et sur la dépénalisation du cannabis.

Selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, le cannabis a été consommé, malgré sa prohibition, par 3,9 millions de Français en 2005 (derniers chiffres). 1,2 million d’entre eux sont des consommateurs réguliers et 550 000 des consommateurs quotidiens. Comme les autres stupéfiants, la consommation du cannabis est punie par la loi de 31 décembre 1970 par un an de prison et 3 750 euros d’amende.

“Baisser les bras”

Auteur d’un livre intitulé Pour en finir avec les dealers (éd. Grasset 224 p., 16 euros), Stéphane Gatignon, maire (EELV) de Sevran (Seine-Saint-Denis) a réclamé, jeudi 2 juin, “une présence de l’armée 24 heures sur 24 avec une fonction de force d’interposition” à la suite de violences ayant fait la veille un blessé près d’une école primaire. Maire depuis dix ans de cette commune rongée par le trafic, M. Gatignon (ex-PCF) plaide pour une légalisation du cannabis, en estimant qu’elle tarirait à la source le financement des dealers. Mais, même à gauche, cette proposition qui pourrait être l’un des débats de la campagne présidentielle, est loin de faire l’unanimité.

L’ex-ministre de l’intérieur socialiste, Daniel Vaillant, a été l’un des premiers, dès 2003, à poser la question de la légalisation du cannabis. Aujourd’hui, il constate que de plus en plus de ses collègues s’interrogent : “Le gouvernement ne pense qu’à la répression et aux chiffres. Face à cette politique qui ne fonctionne pas, les élus voient bien qu’il faut faire quelque chose, que le laxisme, c’est le statu quo.” Au sein du groupe PS de l’Assemblée nationale, le maire et député du 18e arrondissement de Paris pilote depuis dix-huit mois un groupe de travail sur le cannabis, qui doit rendre son rapport le 15 juin. “Si le groupe l’accepte, nous préconiserons une réflexion sur la légalisation contrôlée, car la dépénalisation de la consommation ne résoudrait rien au problème du trafic, explique M. Vaillant. Il faut avoir le courage de casser la logique actuelle.” Il souhaite que l’Etat régule la production du cannabis – assurant la qualité du produit -, l’importation et la vente. Comme pour l’alcool, le produit serait interdit aux mineurs.

Pendant la campagne de 2007, le débat sur les drogues avait été soigneusement évité. Quatre ans après, il est à peine esquissé. Tout en reconnaissant que la question mérite réflexion, François Hollande, candidat à la primaire socialiste, n’est pas encore acquis à la cause de la légalisation du cannabis. Selon lui, elle aboutirait à reporter le trafic “sur d’autres drogues“. Egalement candidate à la primaire, Ségolène Royal entend “le raisonnement économique” de M. Gatignon, mais refuse la légalisation car “la toxicomanie est un problème gravissime de santé publique”.

Elu de terrain et de “gauche comme Gatignon”, Bruno Piriou conseiller municipal d’opposition (Front de Gauche) à Corbeil-Essonne estime que “dépénaliser le cannabis, appeler l’armée, c’est baisser les bras”. Il prône un “retour aux fondamentaux” : “Prévention, éducation, emploi.”

A droite, le débat n’est pas à l’ordre du jour. Pour Bruno Beschizza, conseiller régional UMP Ile-de-France, “on ne peut distinguer le cannabis des autres drogues”. Cet ancien policier, ex-secrétaire général du syndicat Synergie, proche de Nicolas Sarkozy relève que “les trafiquants importent tout, du cannabis, de la cocaïne, de l’héroïne, des armes de guerre”. Selon lui, légaliser ne changerait rien et ce débat est périlleux. “On brise un tabou, dit-il. Que vont penser les jeunes, alors que les trafiquants gagnent déjà quatre fois plus que leurs pères qui travaillent normalement ?”

Marine Le Pen prône “la tolérance zéro et des places de prison supplémentaires”. Elle qui réclame le rétablissement de la peine de mort contre les gros trafiquants, estime que la dépénalisation est “un abandon de poste, une désertion”.

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