Source

PORTRAIT

Daniel Vaillant. Ex-ministre de l’Intérieur, le député PS de Paris étonne et séduit en plaidant pour la légalisation du cannabis.

Par LUC LE VAILLANT

Le député socialiste Daniel Vaillant s'exprime devant la presse le 19 mai 2011 à Paris.

Le député socialiste Daniel Vaillant s'exprime devant la presse le 19 mai 2011 à Paris. (© AFP Pierre Verdy)

La légalisation du cannabis ne pouvait trouver meilleur propagandiste. Vu de loin, Daniel Vaillant est l’exact inverse de la caricature du bobo li-li qui ne serait là que pour faire germer son bon plaisir, exiger des droits pour le centre-ville et laisser les quartiers plancher sur les devoirs citoyens.

Ministre de l’Intérieur sous Jospin, Vaillant n’est pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un angélique hystérique. Bon vivant à l’ancienne, doté d’un solide coup de fourchette, il promène sa faconde rubiconde et gouailleuse loin des envapements au patchouli. Député-maire du XVIIIe arrondissement de Paris, il vit à la Goutte-d’Or, pas aux Abbesses. Fils d’un ouvrier de chez Renault et d’une caissière de Prisunic, devenue guichetière «à la Sécu», il reste en phase avec une gauche popu, frondeuse, celle de Gavroche.

Et alors que le PS joue les chaisières en matière d’évolution des modes de vie, adepte récent du «surveiller et punir», criminalisant addictions et sexualités, Daniel Vaillant est l’un des seuls à retrouver cette force de proposition qui fait honneur au camp du progrès.

Le plus croustillant, c’est qu’en jacobin qui croit encore en l’Etat, Vaillant pousse loin le bouchon, selon une logique très rationnelle. Cet apôtre du respect de la loi et du maintien de l’ordre constate l’échec de la prohibition et de la répression. Et en tire des conséquences radicalement inverses de celles des sécuritaires.

Il propose de légaliser l’usage du cannabis, de développer la production française et d’en organiser la distribution via une régie des stupéfiants, comme il existe une régie des tabacs. Il y voit de nombreux avantages : suppression du trafic, normalisation des relations avec les pays producteurs et garantie de qualité. Très au fait de son sujet, jongleur de chiffres, il dit aussi : «Vous croyez que c’est une bonne idée que vos mômes courent les rues glauques pour se faire refiler du shit coupé à la crotte de lapin ou à la poudre de polystyrène ?»

Les écolos et le maire de Sevran, Stéphane Gatignon, ont toujours dansé le bal de la légalisation. Mais le renfort de Vaillant est déterminant. Son aura d’ancien patron de la place Beauvau crédibilise des propositions déja formulées en 2003. Cette fois, il fait école. Et des néoautoritaires comme Julien Dray viennent en soutien, fatigués de jouer les pères tape-dur à la Manuel Valls. Il faut bien reconnaître que Vaillant agit en franc-tireur et qu’il n’engage pas un PS occupé à cajoler les apeurés. Depuis le 21 avril 2002, cet ultra de Jospin se sent libre comme l’air. Il a 62 ans et ses espérances ministérielles sont derrière lui. «Fidèle à Lionel», il n’a rejoint aucune écurie pour les primaires. Rue de Solférino, quelques paranos voient le rapport parlementaire de Vaillant sur le cannabis glissé telle «une peau de banane»sous les pas d’Aubry. Déconnecté de ces jeux d’appareils qu’il a beaucoup pratiqués, Vaillant balaie la suspicion d’un revers de main. Il y a surtout que cet ex-premier flic de France fatiguait de ce flingue symbolique que tout ministre de l’Intérieur se doit de trimbaler à vie sous l’aisselle. D’où son plaidoyer pour le service civique ou pour le financement public de lieux de prière musulmans.

On arrive chez lui. On est sur le versant black de la Goutte d’Or. C’est coloré, vivant, et très chaud. Les deals sont légion quand la nuit tombe et, sur le boulevard, les Malboro de contrebande s’échangent à 3 euros. Vaillant a grandi dans le XVIIIe alentour. Il habite à la Goutte-d’Or depuis trente ans, exemple rare d’un élu résidant dans le coin le plus disgracié de son territoire. Il ne le voit pas ainsi. Un de ses amis en témoigne : «Daniel adore aller au contact, vivre en direct ce que vivent ses administrés. Loin de “sa”Goutte-d’Or et de “son” XVIIIe, il dépérit.»

Cet élu du petit peuple, vraiment pas prêt à passer la main, très accroché à ses mandats, est pourtant moins parigot tête de veau qu’on n’imagine. Vaillant a deux amours et deux pays, la Nièvre et Paris.

Il est originaire d’un Morvan pauvre et rural qui n’a cessé de venir chercher pitance à la capitale, à défaut de fortune. Un grand-père est livreur au Louvre avant de devenir gardien de parking. Une grand-mère est vendeuse à la Samaritaine. Du côté maternel, la fonction publique, PTT ou SNCF, permet de quitter la terre et de n’y revenir que pour les vacances ou la retraite. Son père s’occupe de pièces détachées à Billancourt, puis à Flins, tout en penchant à gauche. Technicien biologiste, le poulbot qui roule toujours Renault, pique les bras et connaît la composition sanguine de tout le quartier, avant de lui rosir le sang électoral. Quand à la vénération de Vaillant pour Mitterrand, la commune fidélité au département de la Nièvre n’y est sans doute pas étrangère.

Quand il lui faut chercher femme, l’urbain repart en campagne. Sa première femme était postière dans le 58. Leurs trois enfants ont grandi à la Goutte-d’Or. Ils sont fonctionnaire territoriale, capitaine de police judiciaire et chargé de marketing. Divorcé à la cinquantaine, Vaillant est retourné sur ses terres épouser une pédicure-podologue. «Non réflexologue» s’amuse-t-il, avec ces mines de «gros nounours patelin» que décrit Aurélie Filippetti, députée PS. Ses deux derniers, CE2 et petite section de maternelle, égayent la vieille grange familiale restaurée. Le week-end, leur père les rejoint et monte sur son tracteur Renault pour faucher le champ en contrebas.

Tous les automnes, cet épouseur célèbre une cérémonie de non-demande en mariage, à Montmartre, commune libre aux mœurs précurseures. Le rituel est chanté. Le premier susurre : «J’ai l’honneur de ne pas te demander ta main.» Le second poursuit : «Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin.» Et le maire bénit cette non-union d’un : «Je vous déclare non-mariés, fiancés pour l’éternité», tandis qu’en contrebas, le curé fait carillonner le Temps des cerises.

N’allez pas en déduire que cet adorateur de Brassens, qui chérit aussi Pierre Perret ou Maxime Le Forestier, mais peine à passer à Renan Luce ou à Emily Loizeau, a la fibre libertaire. Il va son bonhomme de chemin sur la route des innovations, cahin-caha, couci-couça. Il est pour le mariage gay mais contre la gestation pour autrui. Il est pour la parité, mais défend le cumul mandat local-mandat national. Il est pour la légalisation du cannabis mais réfléchit encore à un accès médicalisé aux drogues dures.

Il n’a jamais fumé un joint. Ne compte pas s’y mettre. Préfère le vin. Mais là aussi, comme en vélo où il choisit le bel Anquetil hautain plutôt que Poulidor, l’éternel perdant, il joue du dérailleur. Ce Bourguignon est assez bordeaux. Un saint-estèphe ou un pessac-léognan lui font office d’herbe qui fait rire.

Photo Fred Kihn

En 5 dates

19 juillet 1949 Naissance à Lormes (Nièvre).

1997-2000 Ministre des Relations avec le Parlement.

2000-2002 Ministre de l’Intérieur

Mai 2011 PS, quarante ans d’histoire(s) (l’Archipel).

Juin 2011 Rapport parlementaire prônant la légalisation du cannabis.

Tags: Daniel Vaillant

| Fil RSS des commentaires pour ce billet

Les commentaires sont clos.