Témoignage, TDG, le 6 sept 2011

Scène ordinaire de deal, dans le quartier de la Jonction, où le trafic se développe. Un petit vendeur de marijuana raconte son parcours, jalonné d’arrestations. La police est débordée.

TDG - 6 sept 2011 - Deal à Genève

C’est un supermarché en plein air, ouvert sept jours sur sept et 24 h sur 24. Un drive-in pour clients pressés en quête de cannabis. En soirée, on peut compter une douzaine de vendeurs aux aguets qui naviguent dans plusieurs rues de la Jonction. Ces hommes jeunes dissimulent la marchandise dans les moindres recoins de la zone ravagée par les travaux, profitant d’un trou dans le trottoir, d’un bac à fleurs, d’une roue de voiture. D’où viennent ces petites mains? Le trafic a-t-il gagné du terrain? Comment expliquer l’ampleur du phénomène à Genève?

Appelons-le Iamin. Parce qu’il ne compte pas livrer son identité. Ce jeune homme vit là, sans nom, sans âge, sans papiers, sans domicile fixe. Mais il existe à travers son activité, qu’il peine à avouer. «Je vends de la marijuana. C’est difficile.» Son histoire est peu singulière.

Nous l’avons rencontré la semaine dernière dans la pénombre de la rue de la Synagogue. Il passe son temps à attendre. Il scrute homme, femme, voiture ou vélo qui s’approchent, craignant la police. «Je viens de Gambie», là où il n’y a «pas de boulot, pas d’argent», raconte-t-il à voix basse.

Comme tant d’autres, il rêve d’Europe et tente sa chance en passant par le Sénégal, la Mauritanie, où il a appris le français, le Mali, en «marchant dans le désert». En Libye, il a pris un bateau, «plein de clandestins» pour l’Italie. Plausible. Puis Vallorbe en novembre, pour l’asile. «On m’a envoyé à Genève. Trois mois après, c’était négatif. Pas de travail. J’ai cherché dans un restaurant, mais j’ai pas de papiers.»

900 francs par mois

Pourquoi la Suisse? Difficile à savoir, mais il l’a d’abord découverte sur Internet. «Je l’imaginais comme ça, cool. Ici c’est tranquille, les gens sont gentils.» Et la police? Eclat de rire: «Si tu fais mal, elle fait mal. Si tu es bon, elle fait bon.» Il parle d’expérience, pour avoir été arrêté à plusieurs reprises. «Ils ont trouvé de la ganja dans ma poche deux ou trois fois.» Emmené au poste, il a toujours été relâché au bout d’une à trois heures. Champ-Dollon, il ne connaît pas.

Il interrompt ses bribes de récit. De l’autre côté du trottoir, un homme longiligne, à la casquette blanche, force une petite voiture stationnée. Sans bruit. Deux femmes passent par là sans rien remarquer. «Il est dedans, il va tout prendre. Nous, on vole pas, on agresse pas», réagit Iamin, méfiant vis-à-vis des Maghrébins, auprès de qui il se ravitaille. A chacun son business. Iamin vend en moyenne trois sachets de 20 francs par jour, mais la moitié de sa recette revient à son fournisseur. Il gagne environ 900 francs par mois et dit en envoyer une partie au pays, pour sa mère «sans travail». Repartir? Impossible, il n’a pas l’argent, se justifie-t-il. Ce serait surtout l’échec, la honte. Alors il s’accroche à son rêve, celui de «trouver une fille, pour avoir des papiers».

Saisies: tendance à la hausse

A la Jonction, le trafic de cannabis, organisé par des ressortissants de l’Afrique subsaharienne, s’est élargi ces derniers mois. En fait, chaque secteur a sa spécialité, selon la police genevoise. Aux Pâquis et depuis quelques mois à Plainpalais, c’est le trafic de cocaïne tenu par des ressortissants de Guinée, du Nigeria et de Côte d’Ivoire, notamment. Du Jardin anglais au parc des Eaux-Vives, c’est le haschisch, géré par des Maghrébins. Plus loin du centre, dans les zones vertes à proximité des axes de transports, des Albanais possèdent le marché de l’héroïne. Comment mesurer l’ampleur du trafic? La quantité de drogues saisie donne une indication relative. En 2010, la police genevoise a intercepté 57 kilos de cocaïne, 52 kg d’héroïne, 52 kg de marijuana, 48 kg de haschisch. «La tendance est en légère hausse cette année», observe Laurent Blanc, chef de section à la police judiciaire. La présence visible des «fourmis» des rues montre que le deal explose pour les drogues dures. «Le nombre de vendeurs a largement augmenté depuis quinze ans. Et, nouveauté, nous avons vu arriver des semi-grossistes et grossistes. On constate que les produits stupéfiants sont de plus en plus accessibles.»

Les toxicos paient en euros!

Quels sont les prix pratiqués à Genève? Pour la cocaïne, 100 francs la boulette (0,7 g). L’héroïne, 150 francs le sachet «minigrip» de 5 g. Son prix en euros n’a pas été réévalué récemment, constate la police. «On voit donc des toxicomanes suisses faire du change pour payer leur produit en euros», relève Laurent Blanc, chef de section à la police judiciaire. La marijuana se vend entre 10 et 30 fr. le sachet de 2 g. Qu’en est-il de la qualité de la drogue? «Elle baisse depuis ces dernières années pour devenir médiocre à Genève, comme ailleurs en Suisse romande, constate-t-il. Les taux de pureté atteignent 10 à 15% pour la cocaïne et l’héroïne.» Le résultat de la course au profit. Chaque intermédiaire coupe la drogue pour en vendre davantage et augmenter les bénéfices.

«Une justice de supermarché»

La stratégie de lutte policière s’appuie sur deux axes: le démantèlement des filières et la traque des petits «ouvriers». Un travail long et complexe pour l’un, un effort de Sisyphe pour l’autre. Parfois, la lutte s’intensifie. L’opération Figaro a notamment visé le trafic de cocaïne dans les rues des Pâquis l’an passé. Depuis le début de l’année, l’opération Hydra, menée conjointement par les forces de l’ordre genevoises et de France voisine, vise les vendeurs d’héroïne et le tourisme de la drogue. Un bilan sera prochainement dressé.

Est-ce à dire qu’on baisse les bras face au trafic de cannabis, dite «drogue douce»? «On ne peut pas couvrir tous les lieux avec la même intensité», reconnaît Laurent Blanc, chef de section à la police judiciaire. Il assure que la police ne banalise pas la vente d’herbe, dont le taux de THC est toujours plus élevé. «On ne lâchera pas la rue. Des patrouilles passent quotidiennement à la Jonction pour déstabiliser les points de fixation, mais on ne peut pas interdire aux gens d’être là. Pour agir, il faut un flag (ndlr: constater une transaction).» Bref, «la lutte est inégale. On n’a pas assez d’effectifs, et les conditions pour condamner un petit vendeur à une peine ferme sont rarement remplies car le nouveau Code pénal met la barre très haut.» Surtout avec la récente directive du procureur général, Daniel Zappelli ( nos éditions de vendredi) , particulièrement clémente envers les petits dealers? «No comment» du policier.

Certains avocats ne se privent pas de dénoncer une «justice de supermarché». «On s’éloigne dangereusement des fondamentaux de la justice, indique Me Nicola Meier. Notamment quant à l’individualisation des peines.» Autre point problématique: la majorité des petits délinquants étrangers sans papiers ne sont pas expulsables, faute d’accord de réadmission avec certains pays d’Afrique. Les multirécidivistes s’enracinent ici. «Le jour où cela changera, l’effet sera plus dissuasif. On arrivera à réduire de 30 à 40% la petite et moyenne délinquance en tout genre à Genève», estime Laurent Blanc.

La police ne peut pas tout régler, poursuit pour sa part le sociologue genevois Sandro Cattacin. «En menant une politique du tout-répressif à la française, la Suisse romande a échoué dans sa politique de lutte contre la drogue. D’où le retard pris sur d’autres villes comme Zurich, Berne et Bâle.» Cette dernière a réussi il y a vingt ans à fermer les scènes de deal dans les rues. «Des réunions une fois par semaine entre tous les acteurs des domaines de la sécurité, du sanitaire, du social ont permis de trouver des solutions.» Genève a néanmoins changé de cap depuis peu en établissant des formes de collaboration et en lançant un programme de distribution contrôlée d’héroïne. Le sociologue défend aussi l’idée controversée d’un marché de la cocaïne et de l’héroïne contrôlé ainsi que la vente de marijuana dans des magasins spécialisés.

Tags: cocaïne, dealer, détaillant, Genève, haschich, herbe, héroïne, la Jonction, Laurent Blanc, loi, police, suisse, témoignage, tourisme de la drogue

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